Un bébé australopithèque

Publié le par Gilles

La lignée de nos ancêtres hominidés se perd dans la nuit des temps et les chercheurs ne cessent de mettre au jour de nouveaux fossiles, essayant chaque fois de les faire parler le plus possible afin de compléter nos connaissances sur l'origine et les mystères de l'évolution de l'homme. Et c'est un nouveau pas vers la connaissance qui vient d'être franchi, avec la découverte du fossile d'un jeune australopithèque, cousin apparenté à la mondialement connue Lucy. C'est la très célèbre revue Nature qui a publié la découverte ce mois-ci.

Revenons un peu en arrière, c'est le 30 novembre 1974, alors que j'avais à peine un an, que fut découvert le fossile de Lucy, attribué depuis à un australopithecus afarensis, littéralement en grec, "le singe du sud de l'Afar". Cette extraordinaire découverte nous la devons à  Donald Johanson, Maurice Taïeb, Tom Gray et Yves Coppens, ce dernier ayant rejoint l'équipe de fouille à la demande de Taïeb après le repérage du site de fouille et des ossements de Lucy. Ce fut ensuite l' aventure médiatique que nous connaissons et la gloire posthume pour ce petit ancêtre, mort probablement noyé à l'âge de 15/20 ans. Les ouvrages et les controverses vont fleurir durant bien des années, certains attribuant à Lucy l'origine de l'humanité avec son âge de 3 millions d'années et d'autres ne lui attribuant qu'un lien de parenté, la considérant alors comme un " vieux cousin", plutôt qu'une grand-mère.... Puis  depuis, d'autres australopithèques furent découverts, reculant toujours plus l'origine de l'humanité et les chercheurs travaillent aujourd'hui encore sur l'arbre généalogique de l'homme, l'affinant davantage à chaque découverte. Mais il reste beaucoup de travail à faire et beaucoup de fossiles à déterrer pour remplir les blancs de notre album de famille, mais je reparlerai plus précisement de nos ancêtres une prochaine fois.



 

Donald Johanson et sa découverte, le fossile de Lucy


 

Yves Coppens, coinventeur de Lucy


 

Vue d'artiste d'une marche d'australopithèques


 

Et c'est justement un nouveau membre qui prend place dans cet immense album avec cette nouvelle découverte. Il s'agit donc d'un jeune autralopithecus afarensis, mort environ à  3 ans et âgé probablement de 3,3 millions d'année.  Nous devons cette découverte au paléoanthropologue éthiopien Zeresenay Alemseged, de l'Institut Max Planck d'anthropologie évolutionnaire à Leipzig et ses collègues américains et français, qui l'ont mis au jour en Ethiopie sur le site de Dikika, situé sur la rive droite du fleuve Aouache. Ce lieu est proche d'Hadar, site sur lequel fut découvert Lucy. Hé oui, que voulez-vous, nos ancêtres australopithèques de l'époque avaient sans doute l'habitude de se promener dans les mêmes régions, ah qu'il devait y faire bon vivre.... La savane verdoyante, les animaux sauvages en train de guetter leurs futures proies ( dont nos ancêtres...), les rayons du soleil sous lesquels se réchauffaient nos amis australopithèques, des poils sur tout le coprs, pas desoin de crème solaire, la cueillette des fruits, pas de métro, pas d'heure de pointe, pas d'impôt à payer.... Bref l'âge d'or de l'humanité, non ?


 

Vue actuelle du pausage éthiopien


 

Mais pour être un peu plus sérieux, voyons les premiers commentaires et les premières descriptions de l'équipe de recherche à propos de ce bébé fossilisé, qui semble appartenir à la même espèce que Lucy.

"Le pied et d'autres éléments des membres inférieurs correspondent clairement à une locomotion bipède, alors que l'omoplate ressemblant à celle d'un gorille et les phalanges des mains longues et courbées (typiques des grands singes grimpeurs) inspirent des questions nouvelles sur l'importance du comportement arboricole dans le répertoire locomoteur d'Australopithecus afarensis."

"La partie inférieure du corps - le pied, le tibia, le fémur - nous montre clairement que cette espèce était une créature marchant debout", note Zeresenay Alemseged.


 

Vue d'ensemble du squelette du bébé fossile dans sa gangue. Mais le gros du travail reste à faire, il faut dégager le fossile de ses sédiments et enfin l'analyser sous tous les angles.



Reconstitution possible d'australopithèque avec son petit


 

 

L'étude du paléoenvironnement contemporain de notre nouvel ami semble indiquer qu'il vivait au milieu d'un paysage de savanes boisées abritant de petites rivières. Rivières qui je vous le rappelle, emportèrent dans leur lit, la vie de notre brave Lucy, quelques centaines de milliers d'années avant la naissance de ce bébé. Les découvreurs apportent à propos des rivières quelques précisions concernant la fossilisation du squelette, ainsi Denis Geraads (du CNRS) coinventeur du fossile nous dit : "C'est une crue qui a sans doute permis le transport et l'ensevelissement rapide du squelette, évitant à ce dernier d'être dévoré par les charognards".

 

 

 

 

Le corps de Lucy , ainsi que celui de ce bébé australopitèque nous sont donc parvenus après s'être fossilisés dans les sédiments de la rivière qui les a emporté, mais rappelons-le, la fossilisation est un phénomène rare, j'en parlerai dans un prochain article, et il est encore plus rare de retrouver des fossiles de jeunes, aussi bien chez les animaux que chez nos ancêtres. Comme le précise Geraads, ils sont souvent la proie des charognards, rendant alors la fossilisation quasi impossible. Cet enfant va donc nous apporter de nombreux renseignements sur le développement des australopithèques et sur leur anatomie, car le squelette semble bien conservé, ainsi on y distingue déjà  le crâne, les os de pied, les phalanges, des fragments de tibias et de côtes et os hyoïde (os de la gorge ), mais d'autres surprises nous sont sans doute réservées, car le fossile n'est pas encore dégagé de sa gangue naturelle de pierre dans lequel il s'est conservé, de là à retrouver le hochet du bébé, taillé en os de bête sauvage, il n'y a qu'un pas....

Il faudra donc sans doute encore attendre longtemps avant d'avoir une étude et une publication complète sur ce nouveau membre de la grande famille des hominidés. Cependant, Geraads précise déjà que les ossements sont plus proches de ceux des grands singes que de ceux de l'homme.LE bébé fossile a été baptisé Selam, ce qui signifie " paix" en amharique, la langue officielle de l'Ethiopie.


 

 

 

En haut, reconstitution possible du bébé fossile (Keystone), en dessous, la photo de Linga, le bébé orang outan dernier né de la ménagerie du jardin des plantes à Paris. N' y a-t-il pas comme un ai de famille ? 


 

 

C'est donc une nouvelle piste à étudier pour nous rapprocher toujours plus de l'ancêtre commun, celui qui sépare la lignée des hominidés de celle des grands singes. Certains auteurs la situent il y a 10 millions d'années, d'autres plutôt vers 7 millions d'années, les données restent à préciser et il reste du pain sur la planche ou plutôt de l'os dans le labo avant de connaître tous les mystères de l'évolution de l'homme.  

 

 

 

 

Pour aller plus loin, voici une rapide bibliographie


Yves Coppens, " Le genou de Lucy ",Odile Jacob poche, 2004

Yves Coppens, Pascal Picq, " Aux origines de l' humanité ", 2 tomes, Fayard, 2001

Donald Johanson, Blake Edgar, David Brill, " From Lucy to language ", Cassel, 2001

Yves Coppens, " Histoire de l'homme et changements climatiques", Fayard, 2006

Z.Alemseged, J.G. Wynn, W.H.Kimbel, D.Reed, D.Geraads, R.Bobe, "A new

hominin from the Basal Member of the Hadar Formation" in Journal of Human Evolution, 49 (2005), 499-514

 


Lien internet:

http://www.nature.com/nature/journal/v443/n7109/index.html

 

 

Publié dans Préhistoire

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